Dès maintenant, retrouvez Loane sur Facebook, et suivez l'évolution de son nouvel album "Le Lendemain".
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Depuis sa dernière rencontre avec F., il y pense: l'oeil: la fenêtre de l'âme; le centre de la beauté du visage; le point où se concentre l'identité d'un individu; mais en même temps un instrument de vision qui doit sans cesse être lavé, mouillé, entretenu par un liquide spécial pourvu d'une dose de sel. Le regard, la plus grande merveille que possède un homme, est donc interrompu régulièrement par un mouvement mécanique de lavage. Comme un pare-brise lavé par un essuie-glace. Aujourd'hui, on peut d'ailleurs régler la vitesse de l'essuie-glace de façon que chaque mouvement soit interrompu par une pause de dix secondes, ce qui est, à peu près, le rythme d'une paupière.
Jean-Marc regarde les yeux de ceux avec qui il parle et essais d'observer le mouvement de la paupière; il constate que ce n'est pas facile. On n'est pas habitué à prendre conscience de la paupière. Il se dit: il n'y a rien que je vois plus souvent que les yeux des autres, donc les paupières et leur mouvement. Et pourtant, je ne le retiens pas, ce mouvement. Je le soustrais aux yeux que j'ai en face de moi.
Et il se dit encore: en bricolant dans son atelier, Dieu était arrivé, par hasard, à ce modèle de corps dont nous sommes tous obligés, pour un court laps de temps, de devenir l'âme. Mais quel sort lamentable que d'être l'âme d'un corps fabriqué à la légère et dont l'oeil ne peut regarder sans être lavé toutes les dix, vingt secondes! Comment croire que l'autre en face de nous est un être libre, indépendant, maître de lui-même? Comment croire que son corps est l'expression fidèle d'une âme qui l'habite? Pour pouvoir le croire, il a fallu oublier le clignotement perpétuel de la paupière. Il a fallu oublier l'atelier de bricolage d'où nous provenons. Il a fallu se soumettre à un contrat de l'oubli.
Kundera, extrait de L'identité
Pourquoi n'est-ce pas une heure pour en parler? C'est une heure qui me convient très bien. Tu peux tout de même me sacrifier cinq minutes de sommeil moi je ne fermerai pas l'oeil tant que la question ne sera pas réglée ne sois pas toujours égoïste c'est trop vache d'empêcher les gens de dormir ils en deviennent cinglés je ne veux pas. Sept ans que je croupis toute seule comme une maudite et la sale clique ricane tu me dois bien une revanche laisse-moi parler tu as beaucoup de dettes envers moi sais-tu parce que ce n'est tout de même pas très propre la manière dont tu t'es conduit; tu m'as fait le coup de la passion j'ai plaqué Florent et rompu avec mes copains et puis tu m'as laissée tomber tous tes amis m'ont tourné le dos; pourquoi as-tu fait semblant de m'aimer? Quelquefois je me demande si ce n'étais pas un coup monté... Oui un coup monté: c'est tellement incroyable ce grand amour et puis ce lâchage... Tu ne t'étais pas rendu compte? de quoi? Ne me répète pas que je t'ai épousé par intérêt j'avais Florent je pouvais en avoir des flopées et figure-toi que d'être ta femme ça ne m'éblouissait pas tu n'es pas Napoléon quoi que tu en penses ne me répète pas ça ou je hurle tu ne dis rien mais je t'entends rouler des mots dans ta bouche ne les dis pas c'est faux c'est faux à hurler tu m'as fait le coup de l'amour fou et je me suis laissée avoir... Non ne me dis pas: écoute Murielle je connais par coeur tes réponses tu me les as rabâchées cent fois assez de bobards avec moi ça ne marche pas et ne prend pas cet air excédé oui je dis cet air excédé je te vois dans l'écouteur. Tu as été encre plus moche qu'Albert il était jeune quand on s'est marié toi tu avais quarante cinq ans tu devais mesurer tes responsabilités. Enfin bon le passé est le passé. Je te promets que je ne te ferai pas de reproches. On efface tout on repart du bon pied je peux être douce et gentille tu sais si on n'est pas trop vache avec moi. Allons dis-moi que c'est entendu demain on réglera les détails... (...) Salaud ! ordure ! il a raccroché... Il ne répond pas il ne répondra pas. Salaud. Ah! mon coeur me lâche je vais crever. J'ai mal j'ai trop mal ils me tuent à petit feu je n'en peux plus je me descendrai dans mon salon et m'ouvrirai les veines quand ils se ramèneront il y aura du sang partout et je serai morte... Ah ! j'ai cogné trop fort je me suis fêlé le crâne c'est sur eux qu'il faut cogner. La tête contre les murs non non je ne deviendrai pas folle ils n'auront pas ma peau je me défendrai je trouverai des armes. Quelles armes salauds salauds je vais m'étouffer mon coeur va lâcher je dois me calmer...
Simone de Beauvoir, extrait de Monologue